Les 16 semaines de congé
qui changent la société espagnole

L’équité en matière de congé parental permet à davantage d’hommes de s’occuper de leurs enfants.

Un employé du supermarché Sorli dans l’un de ses magasins. / Photo: Xavier Jubierre

Retrouvez l’article d’Ana Requena Aguilar pour elDiario.es (Spain).

Publié le 8 mars 2023

Le 1er janvier 2021, l’Espagne est devenue le premier pays au monde à accorder aux mères et aux pères le même congé parental : 16 semaines de congé, non transférables et entièrement rémunérées. Deux ans après la promulgation de ce texte de loi que de nombreuses expertes considèrent comme indispensable pour faire progresser l’égalité des sexes, les données officielles et les études montrent que la plupart des hommes utilisent leur congé de paternité. Un phénomène qui pourrait renforcer le partage des responsabilités parentales. Les spécialistes soulignent néanmoins qu’il existe des différences. Si les femmes ont tendance à prendre leur congé en une seule fois, les hommes le fractionnent afin de ne pas s’absenter trop longtemps de leur travail. Parallèlement, certaines entreprises mettent en place des initiatives innovantes pour encourager leurs salariés masculins à s’occuper de leurs enfants.

Une étude menée par l’économiste Cristina Castellanos-Serrano décrit la réforme comme un succès dans la mesure où la majorité des pères utilisent la totalité de leur congé de paternité. « Aucun autre pays n’a obtenu un tel résultat », affirme-t-elle. Cristina Castellanos-Serrano s’appuie sur les conclusions d’autres études pour affirmer que les Espagnols prennent « massivement » leur congé paternité, « indépendamment de leur situation économique, de leur classe sociale, du type de contrat professionnel qu’ils ont signé ou de leur niveau d’études ».

La sociologue Teresa Jurado, membre de la Plateforme pour un congé de naissance et d’adoption égal et non transférable (PPiiNA), estime également qu’un « effet radical » a déclenché un changement culturel. « Depuis le débat sur l’allongement du congé en 2007 et son égalisation, l’idée que les hommes doivent s’occuper de leurs enfants s’est progressivement imposée dans la société. Les pères participent davantage à la garde des enfants, assistent à des cours de préparation à l’accouchement et prennent part aux événements scolaires de leurs enfants. Tout cela nous semble normal de nos jours, mais ce n’est pas encore le cas dans d’autres pays. Les employeurs acceptent également que les hommes soient absents, ce qui est un grand changement », explique-t-elle. Le fait que les employés touchent la totalité de leur salaire durant leur congé paternité a fortement contribué à cette évolution sociétale. Des études ont montré que les hommes ne prennent leur congé paternité que s’ils sont bien payés. Teresa Jurado et Cristina Castellanos-Serrano expliquent néanmoins qu’il est trop tôt pour voir l’impact réel de ce changement de société dans les chiffres macroéconomiques de l’Espagne.

Bien sûr, tout n’est pas parfait. Les statistiques révèlent que les hommes et les femmes continuent de prendre leurs congés de manière différente, ce qui n’est pas sans conséquences. Les femmes le prennent en une seule fois tandis que les hommes ont tendance à le fractionner. De plus, de nombreux couples hétérosexuels prennent leur congé simultanément. « Le congé paternité permet aux hommes de passer beaucoup plus de temps avec leur bébé, ce qui modifie profondément les dynamiques de garde d’enfants. Mais ces changements sont encore plus prononcés lorsque les hommes prennent leur congé à la suite de celui de leur compagne plutôt qu’en même temps. Dans ce cas-là, les deux parents ont le temps d’assumer pleinement leurs nouvelles responsabilités et d’apprendre à s’occuper seuls de leur bébé. Cela a une incidence sur la dynamique qui s’instaure une fois que le couple reprend le travail, car les deux parents deviennent les principaux pourvoyeurs de soins. Plus le père s’occupe de son enfant, moins la garde de l’enfant a d’impact sur la vie professionnelle de la mère », explique Cristina Castellanos-Serrano.

Paco Abril est un sociologue et un chercheur spécialisé dans les questions de genre et de masculinité. Il a participé au projet « Men In Care » qui propose, entre autres, des ateliers et des formations aux entreprises privées et aux institutions publiques afin de les sensibiliser à la coresponsabilité parentale et de les aider à modifier les dynamiques professionnelles et familiales. Lors de ces séminaires, Paco Abril parle aux participants « de la manière dont ils ont été socialisés en tant qu’hommes, de ce que l’on entend par « soins », du partage des responsabilités, etc. « On s’efforce également d’intégrer leurs expériences durant l’atelier et de discuter de ces questions à partir de leur vécu personnel ». 

La conversation porte ensuite sur les entreprises, « pour faire comprendre [aux participants] que les organisations ont aussi un genre, qui s’exprime dans les relations, la dynamique collective et la culture de l’entreprise ». Paco Abril lance la discussion sur les facteurs culturels qui empêchent les femmes d’atteindre des postes à responsabilité au sein des entreprises, ainsi que sur l’idée que les personnes qui occupent certains postes doivent toujours être disponibles pour leur travail en dehors des heures de bureau. L’atelier se termine par des conseils sur la manière d’aider les personnes et les entreprises à concilier vie personnelle et vie professionnelle. « Le plus important est de ne pas en faire une négociation individuelle entre l’entreprise et le salarié, mais plutôt une conversation plus générale sur le droit du travail dans sa globalité », souligne-t-il. 

La chaîne de supermarchés Sorli fait partie des entreprises qui ont proposé l’atelier de Paco. Abril à leurs employés. Cette initiative s’inscrivait dans un programme plus large dont l’objectif était de permettre à tous les salariés du groupe de bénéficier des mêmes avantages, dont les horaires flexibles. 63% des 1950 employés de la chaîne de supermarchés sont des femmes. « Nous avons constaté un changement de mentalité depuis 2020 : les congés maternité et paternité sont très équilibrés, les hommes et les femmes les prennent de manière égale », explique Alba Martínez, directrice des relations sociales au sein du département des ressources humaines de Sorli. Cependant, des inégalités subsistent. Ainsi, 98% des demandes de réduction du temps de travail sont accordées aux femmes. Alba Martínez a également remarqué que les femmes prennent l’intégralité de leur congé maternité d’un coup alors que les hommes l’étalent sur une plus longue période.

Les managers et le personnel d’encadrement  ont participé à ce séminaire. « Travailler sur de nouvelles images de la masculinité fait partie de notre programme en faveur de plus d’égalité. Le fait que l’entreprise consacre des ressources à ce type de formation montre aux salariés qu’il s’agit d’une question très importante », explique Ester Guillamet, experte en égalité au sein du groupe Sorli. Elle estime que cette initiative a permis des changements dans la culture de l’entreprise, tels que l’amélioration de la communication au sein des équipes, la fin des stéréotypes et le fait que les personnes jouissent davantage de leur droit à maintenir un équilibre entre leur vie professionnelle et leur vie personnelle, sans craindre de subir des conséquences négatives. Suite à la pandémie, l’entreprise a mené une enquête pour analyser l’impact de ces initiatives sur la façon dont le temps de garde des enfants était organisé. « C’était une façon de sensibiliser les gens et de continuer à travailler sur des mesures qui favorisent la coresponsabilité », souligne Mme Guillamet.

Les séminaires ne se déroulent pas toujours facilement. Paco Abril admet qu’il s’est heurté à des résistances, parfois très fortes. « Certaines personnes se lèvent et disent qu’il n’y a pas de problème dans leur entreprise. Il faut aborder les ateliers avec patience et il faut apporter des preuves à travers des données. Mais il y a aussi des gens très ouverts d’esprit, qui ont conscience des inégalités et de la nécessité de changer les choses », dit-il. Le sociologue a également observé un changement générationnel. « Les jeunes hommes ont changé leur façon de penser, leurs priorités ; leur carrière est très importante, mais ils s’occupent de plus en plus de leurs enfants. Ils veulent être présents pour eux ». 

Juan García Caja, le directeur de l’ONG Sifu, a participé à un atelier « Men in Care » avec des membres de son équipe. « Nous avons tenté l’expérience pour mesurer le pouvoir de ce type d’action et voir si cela pouvait nous aider à promouvoir l’égalité, notamment en ce qui concerne les hommes qui assument des responsabilités domestiques », explique-t-il. Juan García Caja est persuadé que ses collaborateurs ont mieux assimilé la notion d’égalité à la fin du séminaire. « Ils se rendent compte qu’ils ne sont pas seuls, que les entreprises recréent en leur sein des problèmes qui existent en dehors du monde professionnel. Il est bon que nous nous améliorions autant que possible en interne, car cela aura finalement un impact sur la société dans son ensemble ».

Sifu— une association qui milite pour l’intégration des personnes en situation de handicap dans la société civile et sur le marché du travail— suit le même schéma que d’autres entreprises. Les hommes et les femmes bénéficient du même congé parental, mais les pères ont tendance à le fractionner en plusieurs périodes. Les mères le prennent, elles, de façon continue. L’ONG a mis en place une autre initiative pour favoriser la coresponsabilité. Elle consiste à accorder à tous les parents une réduction de leur temps de travail durant les douze premiers mois de la vie de leur bébé, tout en continuant de toucher leur salaire. Cette mesure souhaite encourager les couples à ne pas s’arrêter à la fiche de paie au moment de déterminer qui restera à la maison avec l’enfant à la fin du congé parental.