En Argentine, La Furiosa Milonga
brise les stéréotypes du tango

« Le langage corporel et les luttes qui émergent de l’art et de la danse sont importants ; ils viennent d’un lieu de collectivisme et de communauté », affirme Liliana Furió, créatrice de la milonga. / Photo : elDiarioAR

Retrouvez l’article de Celeste del Bianco pour elDiario (Argentina)

Publié le 11 mars 2023

Un tango sans rôles définis par le genre. Des femmes qui dansent avec des femmes, des hommes qui sont guidés par des femmes. La milonga queer a été introduite en Argentine au début des années 2000 pour rompre avec les stéréotypes établis par le tango traditionnel et hétéronormatif.

Bienvenue à La Furiosa Milonga, dans la ville de Buenos Aires. Sur la piste de danse, deux femmes glissent, traçant avec leurs pieds de gracieuses figures. Elles portent des jupes rouge et noire, et des chaussures vernies. Elles sourient. À quelques mètres, deux autres femmes en baskets et chemises amples dansent avec la même élégance. Depuis une entrée latérale, deux hommes rejoignent la piste. Tout d’abord un regard, suivi d’une étreinte, et leur danse commence. Dans cette milonga (salle de bal), il n’y a pas de rôles assignés ou de modèles à suivre. Le cabeceo (hochement de tête) ou le guidage ne sont pas réservés aux hommes. 

« Le tango queer est un espace d’étreinte, de tango et d’activisme, tout cela en même temps », explique Liliana Furió, réalisatrice de films documentaires, qui crée en 2018 La Furiosa Milonga. Le concept est adopté par plusieurs des autres milongas qui prolifèrent dans la capitale argentine depuis le début des années 2000. « C’est un voyage sans retour, décrit-elle. L’idée est qu’il n’y a pas de rôles assignés en fonction du genre, chacun peut décider de diriger ou d’être dirigé. Le plus intéressant, c’est que chacun peut prendre plaisir à jouer les deux rôles. C’est ce qu’il y a de plus beau dans l’adoption du tango queer : vous essayer aux deux rôles enrichit votre danse. Ce qui fait que vous ne voulez plus rester dans un seul rôle. Et quand vous avez ce pouvoir, le pouvoir d’être libre de changer de rôle, c’est incroyable. »

Le tango queer a une approche décontractée dans les regards, les hochements de tête, les tenues. Qu’importe qui prend l’initiative, qui hoche la tête pour demander à danser, qui mène la danse. « Si vous voulez, vous pouvez danser pieds nus », dit Furió. La maîtresse des lieux s’initie au tango en 2003, en prenant des cours avec l’autrice Mariana Docampo, une pionnière du tango queer en Argentine. « Le militantisme du tango est très important. Dès le début, je l’ai vu ainsi, comme un outil, un langage corporel très puissant pour se battre et surmonter les difficultés auxquelles on est confronté. Avant de prendre des cours, cette danse me paraissait divine mais d’un sexisme intolérable. J’ai ensuite vite compris l’utilité et l’importance de ce langage. » Liliana Furió est également une militante des droits humains et cofondatrice de Historias Desobedientes, une association regroupant des filles et des fils des personnes responsables des génocides de la dernière dictature civile et militaire de l’Argentine. Son père, Paulino Furió, a été condamné à la prison à vie pour la disparition d’au moins 20 personnes.

En 2001, alors que l’Argentine traverse une grave crise économique, politique et sociale, Docampo se met à donner des cours de tango pour femmes. Elle enseigne d’abord à des amies, puis à des groupes plus nombreux dans des salles de répétition avant de passer à La Casa del Encuentro. « C’était un lieu féministe et lesbien. C’était censé être queer, mais je donnais des cours uniquement aux femmes parce que c’était ce que l’endroit autorisait. Puis en 2005, nous avons ouvert Tango Queer à Simón En Su Laberinto, dans le quartier de San Telmo. » Un concept alors perturbateur dans un monde extrêmement sexiste.

Augusto Balizano contribue également avec La Marshall, la première milonga gay de la capitale. Lui et Mariana Docampo finissent par co-créer et diriger le festival international de tango queer de Buenos Aires. « En 2001, la loi sur l’union civile a été adoptée, ouvrant la voie aux droits des LGBT, ce qui a favorisé l’essor du tango queer, recontextualise Docampo. En commençant par la milonga, nous avons commencé à diffuser l’approche et le concept pendant une période de grande ouverture au niveau politique. »

Le festival en est à sa 14e édition en 2022. « La première édition a été la plus grande, la plus disruptive. Elle a représenté le changement dans le tango, mais aussi dans d’autres domaines ; cela a été possible parce que quelque chose de différent se produisait à un niveau plus large. Il était temps d’établir une marque. Ensuite, il ne nous restait plus qu’à entretenir l’espace et à le légitimer, raconte la réalisatrice. Lors de la dernière édition, nous avons voulu rendre visibles toutes les milongas et les diverses pratiques du tango, et mettre en valeur toutes les personnes qui y participent. Pour nous imposer comme un lieu de légitimité, de soutien. L’idée n’est pas seulement d’attirer le public mais de continuer à renforcer cet espace, un espace où nous pouvons exprimer nos sentiments et embrasser de nouveaux concepts. »

En 2015, après l’irruption de Ni Una Menos, alors que femmes et dissidents manifestent dans les rues, le tango féministe prend racine en Argentine. De nouvelles milongas émergent et de nouveaux orchestres se forment, composés de femmes et de personnes trans et non-binaires, comme La Empoderada Orquesta Atípica.

Puis en 2018, pendant la quatrième vague féministe, naît le Mouvement féministe du tango (MFT). Le groupe se concentre sur la prévention de la violence. L’une des premières actions qu’il mène est l’adoption d’un protocole contre les violences sexistes, un guide pour faire face à la violence, au harcèlement ou au malaise dans les salles de danse.

Anahí Pérez Pavez, journaliste et auteur du livre Tango y feminismo, considère qu’il s’agit d’une nouvelle phase du même mouvement qui est à l’origine du tango queer. « Il y a maintenant une confluence entre les femmes hétéro cisgenre et les lesbiennes qui, dans toute leur diversité, sont des pionnières dans le domaine et ont ouvert la voie. Le tango queer était autrefois marginalisé, puis l’État a commencé à se l’approprier et à le rendre gay-friendly. Beaucoup de femmes qui pratiquaient [le tango queer] se sont alors mises à s’interroger sur cette contradiction de se percevoir comme une femme, une personne, et un sujet dans un espace qui limite ce qu’une femme peut faire. Vous ne pouviez pas inviter un homme à danser parce que cela vous semblait être une mauvaise chose. Ou bien, soudainement, vous étiez victime de harcèlement ou d’abus, ou aussi du micromachisme. »

Le tango féministe s’exprime désormais dans l’espace public. Dans les rues, pour réclamer un avortement légal, sûr et gratuit, ou dans les réunions entre femmes. « En tant que militantes, nous nous retrouvons avec des danseuses, des musiciennes et des productrices. Les barrières intergénérationnelles sont tombées. Nous avons convergé. Nous avons une déclaration politique féministe : emmener la milonga dans la rue et amener la rue à la milonga. Nous prenons les devants et apprenons de ceux qui ont commencé tout ça », assure Pavez, qui est aussi membre de MFT.

Lorsqu’elle repense à ces deux décennies de tango queer en Argentine, Liliana Furió ne peut que souligner le lien entre activisme et danse. « Le langage corporel et les luttes qui découlent de l’art et de la danse sont importants ; ils proviennent d’un lieu de collectivisme et de communauté. C’est la prémisse et le défi fondamentaux : comprendre que l’individualité n’existe pas, qu’elle est inutile. Nous ne sommes rien ni personne sans les autres. »

Des corps déchirés entre plaisir et conflit. Le langage du corps comme outil politique. Le tango comme espace d’activisme.