À Rio de Janeiro, un portail virtuel
pour fuir les violences conjugales

En réponse à la montée en flèche des violences conjugales pendant les confinements liés à la pandémie de Covid-19,
des étudiants en droit ont créé la plateforme en ligne Maria da Penha Virtual.

La juge Adriana Ramos de Mello, du tribunal de Rio de Janeiro, est l’une des responsables de l’initiative Maria da Penha Virtual. / Credit: Gabriel Cabral

Retrouvez l’article d’Angela Boldrini pour Folha de S.Paulo.

Publié le 8 mars 2023

Ce jour-là, alors qu’elle rentre chez elle, Amanda subit un choc. Son mari a jeté ses affaires sur le palier, et la porte de l’appartement qu’elle partage avec lui et ses enfants est fermée à clé. Ne sachant que faire, elle s’assoit par terre et fond en larmes. En cours de séparation, voilà qu’elle est mise à la porte de chez-elle.

Amanda* a déjà déposé des plaintes contre son mari. La première, c’était au début de leur période de séparation, par l’intermédiaire d’une ligne d’assistance nationale gratuite mise en place par le gouvernement, pour les signalements de violences conjugales. « Le processus n’a pas abouti. Il n’y a pas eu de [mesure de] protection, c’était juste une conversation avec le téléopérateur », raconte-t-elle. La deuxième plainte, c’était dans un poste de police, après que son mari a essayé de l’expulser de leur domicile une première fois. « Tout ce qu’ils m’ont dit là-bas, c’est de revenir avec un serrurier et de changer les serrures. »

C’est donc sans attentes qu’Amanda dépose plainte pour la troisième fois, assise dans le couloir, avec ses affaires éparpillées sur le sol. Cette fois-ci, elle utilise son portable et un site internet dédié : Maria da Penha Virtual. Lancée pendant la pandémie de Covid-19, la plateforme permet à toute victime de violences conjugales à Rio de Janeiro de demander une mesure de protection juridique. 

« Je ne savais pas combien de temps cela prendrait, mais en une semaine, ils m’ont rappelée », explique Amanda. Un psychologue la contacte pour lui expliquer la situation. Ce qu’elle a subi porte un nom : violences patrimoniale et psychologique. Toutes deux sont couvertes par la loi Maria da Penha (2006) qui vise les violences sexistes au Brésil. Amanda obtient une ordonnance restrictive de 90 jours, lui donnant un « sentiment de paix ».

L’initiative émane d’ un groupe d’études technologiques et juridiques de l’université fédérale de Rio de Janeiro (UFRJ). « Nous avons lu un article sur l’augmentation des violences conjugales pendant le confinement, mais les femmes n’avaient aucun moyen de les dénoncer car les commissariats étaient fermés et les femmes étaient piégées chez elles avec leur agresseur », se souvient le professeur Kone Cesário, coordinateur du projet et directeur adjoint de la faculté de droit de l’UFRJ. « C’est alors qu’un étudiant est venu me voir avec l’idée d’une application web. » 

En collaboration avec le tribunal de Rio de Janeiro, les étudiants ont développé un formulaire en ligne qui permet d’envoyer une demande de mesure de protection urgente directement au tribunal chargé des violences conjugales et familiales. La plateforme a été conçue pour être accessible  par téléphone portable et par ordinateur. « Vous décrivez ce qui s’est passé, et vous pouvez joindre des photos, raconte Amanda. C’était très important dans mon cas parce que j’avais documenté ce qu’il avait fait de mes affaires, en jetant tout dans le couloir. »

Un point important selon la juge Adriana Ramos, qui préside le premier tribunal en charge des violences conjugales et familiales contre les femmes à Rio : Maria da Penha Virtual ne stocke pas les données des plaignantes. « C’est une chose à laquelle nous avons pensé dès le début car il y a des femmes qui partagent leur téléphone portable avec leur agresseur ou qui pourraient voir leur téléphone inspecté par leur agresseur plus tard », souligne-t-elle.

La juge Ramos raconte avoir suivi le cas d’une femme maintenue en isolement par son agresseur qui a été sauvée après avoir réussi à déposer une plainte à l’aide de son téléphone portable. Une fois l’ordonnance restrictive accordée, un autre programme s’active : la « patrouille Maria da Penha » de la police militaire, qui veille au respect de l’ordonnance. 

De son lancement à novembre 2022, la Cour de justice de Rio de Janeiro a reçu 2 582 plaintes par le biais de Maria da Penha Virtual, dont 1 777 au cours de l’année passée seulement. Le plus grand nombre de ces plaintes (environ 240) provenait du quartier de Leopoldina, dans la zone nord de Rio de Janeiro, où se trouvent deux des favelas les plus grandes et les plus violentes de la ville, le Complexo do Alemão et le Complexo da Maré.

Ce dialogue virtuel et direct entre la victime et les tribunaux inquiète certains spécialistes. Selon la sociologue Wânia Pasinato, confier aux femmes la responsabilité de fournir des informations correctes au tribunal peut être, en soi, une forme d’abus. « C’est pourquoi nous passons tant de temps à parler de l’importance d’un traitement humain, de la formation des équipes de police, pour que les femmes soient correctement accompagnées , martèle-t-elle. Nous savons que les services tels qu’ils sont aujourd’hui ne sont pas ce qu’ils devraient être, mais nous ne pouvons pas simplement dire : “Ils sont horribles, alors faisons en sorte que les femmes demandent elles-mêmes de l’aide.” »

De son côté, le professeur Cesário assure que Maria da Penha Virtual prend en compte l’aspect humain, et que les femmes bénéficient d’un soutien psychologique et d’un suivi après la demande initiale via le site web.

 Autre point d’inquiétude : parier sur la technologie peut exclure les femmes les plus pauvres et les plus vulnérables qui n’ont souvent pas accès à internet. Mais la juge Ramos affirme qu’un accès universel est sérieusement envisagé. « Il serait important d’avoir des terminaux dans les cliniques ou d’autres lieux que les femmes fréquentent afin qu’elles puissent déposer une plainte sans être remarquées, ou dans le cas où elles ne peuvent pas utiliser internet à la maison. »

Actuellement disponible uniquement dans l’État de Rio, le projet devrait être étendu à l’ensemble du pays. Rafael Wanderley, l’étudiant en droit de l’UFRJ qui a eu l’idée de Maria da Penha Virtual, est l’un des fondateurs de la startup Direito Ágil (Droit Agile), qui gère l’expansion de la technologie dans d’autres États. En 2023, le modèle sera appliqué à Paraíba et des pilotes seront mis en place dans les municipalités de Sousa, Santa Rita et Campina Grande.

*Son nom a été modifié par la rédaction pour conserver son anonymat.