« La discussion sur l’éducation des femmes
et des jeunes filles ainsi que sur leur travail ne doit pas être politique »

Hasht-e Subh

Retrouvez l’article d’Haanya Malik pour Hasht-e Subh

Publié le 8 mars 2023

Alors que nous célébrons la Journée internationale des droits des femmes le 8 mars, les Afghanes restent privées de leurs droits fondamentaux. Les talibans leur ont interdit de fréquenter collèges, lycées et universités, et les ont exclues de la plupart des secteurs d’activité. Les femmes doivent également porter le voile intégral en public et ne sont plus autorisées à aller dans les parcs ni dans les salles de gym. Malgré ces restrictions, elles résistent, luttent pour l’égalité et s’opposent à la mentalité régressive et répressive des talibans. Hasht-e Subh s’est entretenu avec la défenseuse des droits humains afghane Shukria Barakzai pour discuter des défis auxquels les Afghanes sont confrontées et de leurs perspectives d’avenir.

Shukria Barakzai a été journaliste avant de s’investir dans l’activisme politique. Elle devient par la suite membre du parlement afghan puis ambassadrice de son pays en Norvège. Elle fait désormais partie des Afghan Active Women, qui mettent en lumière les problèmes des femmes en Afghanistan au sein d’instances internationales et défendent les droits des Afghanes. 

Entretien réalisé par Haanya Malik pour le journal Hasht-e Subh

Hasht-e Subh : Depuis la prise de pouvoir des talibans en Afghanistan, les femmes du pays ont été privées de presque tous leurs droits fondamentaux. Dans ces circonstances, est-il même possible de parler d’égalité des sexes ?

Shukria Barakzai : L’arrivée au pouvoir des talibans a incontestablement entraîné la perte totale des droits des Afghanes, mais cette privation n’empêche pas de discuter de l’importance de la liberté et de l’égalité. Je pense qu’historiquement, les femmes avaient les mêmes droits et responsabilités juridiques que les hommes, mais la réalité était différente en ce qui concerne la manière dont ces droits étaient exercés. 

Malgré les inégalités auxquelles les femmes sont confrontées, elles ont toujours été déterminées à défendre l’égalité et la justice auxquelles elles aspirent, même si la réalisation de ces objectifs peut prendre du temps. 

Mais la montée en puissance des talibans et leur prise de pouvoir ont suscité des inquiétudes non pas seulement en ce qui concerne les droits des femmes, mais aussi au sujet des droits de citoyenneté sous le gouvernement [dit] de facto. Non seulement les Afghanes sont systématiquement exclues de toutes les sphères de la vie (un acte qui peut être considéré comme un crime et une violation des droits humains), mais les hommes et les autres citoyens afghans sont également privés de leurs droits fondamentaux.

Les talibans associent également l’exclusion des femmes de la sphère publique et de l’éducation à la religion et même à la culture. Dans les pays où les femmes bénéficient de meilleures conditions de vie, il a fallu beaucoup d’efforts pour changer les lois et la culture afin de faire progresser l’égalité des sexes.  Comment voyez-vous la situation des femmes en Afghanistan ?

La religion, la culture, les coutumes et les traditions d’une société ont une influence considérable sur la perception publique des droits des femmes. Il est important de noter qu’il y a un siècle, l’Europe et l’Amérique étaient les régions les moins favorables aux femmes. Bien sûr, avec les progrès de la science, de l’éducation, de l’économie et des croyances qui doivent être reconnues comme des valeurs au sein d’une société, la discrimination fondée sur le genre tend progressivement à disparaître. Mais elle reste toujours une question fondamentale dans les sociétés. 

Ce que les talibans prônent en Afghanistan n’a aucun fondement dans la culture afghane. Si vous allez dans les villages reculés d’Afghanistan, vous verrez que les femmes âgées sont tenues d’enseigner le Coran aux jeunes filles et aux jeunes enfants. Autrement dit, elles ont commencé à enseigner et à apprendre la science au même âge dans les villages et dans les villes. C’est une pratique répandue. Dans de nombreux villages d’Afghanistan vous pouvez voir que la lecture du « Masnavi » [une oeuvre poétique écrite en persan par Djalāl ad-Dīn Muḥammad Balkhi, aussi connu sous le nom de Rûmî] ainsi que d’autres livres et récits persans, dont « Le Livre des rois » [une longue oeuvre littéraire épique écrite par le poète persan Ferdowsi entre 977 et 1010 de notre ère], fait partie de la coutume et de la culture du peuple afghan.

Nous ne pouvons donc pas souscrire aux affirmations des talibans selon lesquelles leurs croyances sur les femmes ont des fondements religieux ou culturels, car cela va à l’encontre du principe fondamental d’éducation et d’apprentissage de la religion. Je pense que la vision des talibans est le fruit d’un récit qui leur est propre et qui ne correspond ni à la religion ni à la culture.

En parlant d’éducation, que faudrait-il faire pour que les femmes aient la possibilité d’apprendre et de participer à nouveau à la société afghane ? Est-ce qu’il suffirait de supprimer les barrières à l’éducation ?

Je pense que l’éducation n’est pas une opportunité qui est donnée aux femmes [par autrui], c’est un droit qui doit être respecté. Ceux qui se considèrent comme les dirigeants de l’Afghanistan, quels qu’ils soient, sont responsables de [fournir] un contexte, un espace et un cadre [propice à l’éducation des femmes]. Par conséquent, les talibans sont responsables d’assurer la sécurité de toutes les étudiantes en créant un environnement sain et sûr, mais ils ont également l’obligation d’ouvrir les portes des universités et des écoles aux filles et aux jeunes femmes. Je ne pense pas que l’accès à l’éducation soit un privilège accordé au peuple par les dirigeants. 

De nombreux pays islamiques offrent des bourses d’études coûteuses aux étudiants résidant à l’étranger afin de les encourager à approfondir leurs connaissances. Il convient donc de garder à l’esprit que la discussion sur l’éducation des femmes et des jeunes filles ainsi que sur leur travail ne doit pas être politique, ni même abordée comme un problème social.

L’Afghanistan reste l’[ancien] Afghanistan. Si vous allez dans des villages et des contrées éloignées, vous verrez que les femmes labourent la terre, récoltent les moissons, rénovent leur maison, plantent des fleurs et élèvent des poulets au même titre que les hommes. Elles sont réellement actives. Mais le fait que les talibans ne le conçoivent pas et que leurs politiques soient des politiques anti-femmes et exclusives est une question distincte. Ma demande est que l’éducation des femmes soit dissociée des préoccupations et des avancées politiques.

Vous avez été membre du parlement de l’Afghanistan. Dans quelle mesure le rétablissement d’un véritable régime parlementaire dans le pays peut-il contribuer à améliorer la situation des femmes ? 

L’absence de partis politiques importants est un problème crucial et sous-jacent en Afghanistan. Les grands partis politiques sont un élément essentiel de tout régime parlementaire, ce qui leur confère un certain pouvoir politique. En effet, si un parlement n’est composé que d’individus— sans partis politiques—, comme nous l’avons vu lors des trois dernières élections législatives en Afghanistan, il ne peut fonctionner correctement. Partout dans le monde, il est impensable que plus de deux partis politiques s’affrontent dans une même élection [législative], s’il n’existe pas au préalable un système qui repose sur le vote du peuple. 

De plus, il devrait y avoir une répartition claire entre les partis et les groupes politiques pour que le régime parlementaire puisse fonctionner correctement. Tout système mis en place en Afghanistan doit reposer sur le vote du peuple. Que l’Afghanistan ait une bonne présidence ou un bon parlement, que nous ayons un chancelier ou non, ce sont des questions sur lesquelles nous devons collectivement travailler. Mais confier le pouvoir à une seule personne n’est pas digne du système de gouvernance de l’Afghanistan. Nous avons une expérience amère à cet égard.