Brigitte Studer: «Sans la grève des femmes de 1991,

il n’y aurait pas eu la loi sur l’égalité»

En Suisse, la marche vers les droits des femmes a été longue, plurielle et chaotique. Entre les votations et les grèves,
qu’est-ce qui a finalement fait mouche ? Peut-on parler d’une mobilisation «à la suisse»? Entretien avec l’historienne Brigitte Studer

Une femme en grève avec un ballon à l’occasion de la grève nationale des femmes le 14 juin 1991, en Suisse. Les femmes demandent l’application de l’article de la constitution sur l’égalité des hommes et des femmes, entré en vigueur il y a dix ans. — © STR / KEYSTONE

Retrouvez l’article d’Agathe Seppey sur le site de Le Temps

Publié le mardi 7 mars 2023

Des voix résonnant de la rue aux hémicycles d’un Palais fédéral fier de sa démocratie directe. Des générations de militantes qui combinent leurs répertoires d’action pour se faire entendre. Un suffrage féminin tardif. Une grève de 1991 qui surprend tout le monde. Des votations par dizaines. Des échecs, puis des résultats: des droits pour les femmes. En Suisse, les batailles pour l’égalité ont été de longue haleine. Sur ce chemin tumultueux, qu’est-ce qui a fini par faire mouche, par faire changer les lois? Y a-t-il des spécificités helvétiques à retenir? En marge du 8 mars, Journée internationale des droits des femmes, Le Temps a sollicité l’expertise de Brigitte Studer.

Des rangs du MLF à la cofondation du centre d’études de genre de l’Université de Berne, la professeure émérite d’histoire fait partie des références internationales sur l’égalité. Publiée en allemand, français, anglais, italien et russe, elle a signé l’ouvrage remarqué La Conquête d’un droit. Le suffrage féminin en Suisse (Editions Livreo-Alphil, 2021).

Le Temps: En 1971, le suffrage féminin marque l’un des premiers grands acquis des droits des femmes en Suisse, après 90 votations. Comment les frémissements féministes sont nés et se sont-ils donnés à voir avant cette date?

Brigitte Studer: Le féminisme moderne a débuté avec la révolution française et Olympe de Gouges qui présente, en 1791, un projet de démocratie incluant les femmes. En Suisse le siècle suivant, au moment où la Constitution fédérale entre en vigueur en 1848, les femmes ne sont pas du tout intégrées dans les droits politiques et on ne veut pas les laisser y entrer. Tout au long du XIXe siècle, des voix de femmes s’expriment néanmoins. Elles sont plutôt bourgeoises et aristocratiques; il y a par exemple Julie von May, une Bernoise qui a fondé l’association pour la défense des droits de la femme. Il y a également des ouvrières, les membres de la première Internationale, des anarchistes et des marxistes qui défendent l’égalité salariale. A Genève, Marie Goegg-Pouchoulin crée en 1868 la première organisation féministe de Suisse – l’Association internationale des femmes – et le Journal des femmes qui deviendra plus tard SolidaritéS.

Il y a donc quelques personnalités et des mouvements plutôt isolés et élitaires, mais présents et provenant en même temps du haut et du bas. Il faut noter que le féminisme apparaît en tant qu’opposition à l’opinion majoritaire mais il représente un fil rouge qui traverse l’histoire. Ces idées sont anciennes, mais elles ont été marginalisées et oubliées par l’historiographie.

Les militantes suisses avaient-elles des particularités face à leurs homologues des autres pays d’Europe?

Un peu avant le suffrage féminin, une spécificité helvétique s’est effectivement manifestée. On a vu œuvrer simultanément deux générations de combattantes pour les droits des femmes: les féministes suffragistes et celles issues du nouveau féminisme dit «de 68». Ce dernier, porté par le MLF – Mouvement de libération des femmes – très diversifié, a pour matrice commune un certain radicalisme politique. Il use d’un nouveau répertoire d’action impliquant l’occupation de la rue, des sittings et des actions provocatrices.

Après 1968, des liens se créent entre le mouvement des femmes et les institutions politiques; on observe aussi un début de porosité entre militantes féministes et associations féminines plus traditionnelles. C’est une concurrence et une collaboration. Le féminisme radical de la fin des années 1960 s’engage rapidement sur le plan institutionnel avec des initiatives populaires, ce qui est aussi spécifique au pays.

La mobilisation des militantes suisses s’est-elle inspirée de ses voisins? A-t-elle rayonné à l’étranger?

Autant dans l’un que dans l’autre mouvement, les échanges d’idées et les interactions ont été transnationaux. C’est ainsi grâce à l’impulsion du mouvement suffragiste international que l’association suisse a été créée en 1909. Avant la Première Guerre mondiale, les suffragistes étrangères pensaient même que la démocratie suisse serait facile à réformer puisqu’elle connaissait déjà le suffrage universel masculin! Cette vision de la Suisse a bien sûr rapidement changé. Si le gouvernement a finalement introduit le vote de 1971 c’est aussi parce qu’il voulait améliorer l’image internationale du pays. Quant au féminisme dit «de 68», il s’inspire énormément des mouvements états-unien, allemand, français, puis italien, et entretient souvent des contacts personnels. Par exemple, c’est grâce à une Zurichoise que le premier groupe féministe a été créé en Autriche.

Qu’est-ce qui a fait que la grève nationale des femmes a «pris», en 1991, et a amené 500 000 Suissesses à se mobiliser, alors que l’outil «grève» est si peu «suisse»?

Le fait que la grève n’est «pas très suisse» fait partie des mythes nationaux, historiquement c’est faux, mais c’est un autre sujet. En 1991, nous sommes dix ans après l’introduction de l’article constitutionnel pour des droits égaux et pourtant, aucune loi ne les met en œuvre. Un ras-le-bol, voire une colère s’expriment. Cette grève est partie d’ouvrières de l’horlogerie, une branche clé de l’industrie suisse, à haute valeur ajoutée mais aussi à haute valeur symbolique de l’identité suisse. Les revendications ont le relais des syndicats et un mouvement se met en marche, à l’heure où le féminisme s’était aussi diffusé dans la société. Quelque chose était en veilleuse et a été réveillé, à la surprise des organisatrices, de la presse et de tout le monde. Au final, cette grève aura des effets indirects notamment institutionnels. Je pense que sans elle, il n’y aurait pas eu la loi sur l’égalité, par exemple – ou après 1996 encore.

Globalement, quels ont été les outils les plus efficaces et à quel échelon dans toutes ces luttes?

Il est toujours difficile de dire que telle ou telle forme d’action politique représente le graal. Avant le suffrage féminin, les suffragistes usaient d’un large répertoire d’actions pour attirer l’attention des politiques, mais respectaient les normes sociétales, les règles des institutions et les codes de la féminité. Or, cette bulle a éclaté en 1969 lorsqu’une première manifestation nationale a eu lieu pour le droit de vote féminin. Ce jour-là, les femmes, en descendant dans la rue, sont devenues une force politique, elles ont montré qu’elles pouvaient faire pression. Certains vont jusqu’à les voir comme une menace. En Suisse, la combinaison de mobilisations locales et nationales avec l’usage de la démocratie directe peut être très efficace.

Aujourd’hui et depuis la nouvelle grève des femmes de 2019, le féminisme est notamment le fait d’une multiplicité de collectifs cantonaux, unis par des assises nationales. Tout cela dans un contexte d’ultraconnexion où la mobilisation sur internet est permanente. Quels sont les avantages et les bémols de cette configuration?

Le millefeuille organisationnel ne date pas d’aujourd’hui. La nouveauté réside dans l’importance et la rapidité de la mobilisation, grâce à internet. Sur la fragmentation ou la diversification des organisations, j’y vois deux difficultés. Premièrement, il faut parvenir à une certaine continuité dans le mouvement, ce qui est plus difficile à atteindre si les groupements sont spontanés. Deuxièmement, il faut passer de l’échelon local, indispensable à tout mouvement politique et utile pour changer les mentalités, au niveau national pour que les lois soient modifiées. En Suisse, cela est particulièrement compliqué car le fédéralisme crée une décentralisation politique qui s’ajoute à l’absence d’un grand pôle urbain.

Comment les profils des détracteurs de ces mouvements ont-ils évolué au fil du temps en Suisse?

Les oppositions à l’égalité ont plutôt été le fait de groupements ou de partis de droite, notamment dans les milieux chrétiens conservateurs. En marge de la première votation liée au suffrage féminin, en 1919, sont apparus des mouvements d’opposition composés de femmes de droite qui revendiquaient un maintien de l’ordre sociétal traditionnel, remis en cause par l’ouverture du vote. En fait, à chaque moment clé de l’histoire des droits des femmes, des petits groupes de femmes de milieu bourgeois, plutôt aisées, de formations universitaires et souvent mariées, ont professé des choses qu’elles ne vivaient pas elles-mêmes. Elles refusent d’intégrer les femmes en politique alors qu’elles-mêmes y participent en menant campagne, donnant des conférences, écrivant des articles, et sont soutenues par des hommes politiques conservateurs qui ont pendant longtemps constitué la majorité des votants. Elles se définissent comme victimes d’un changement, de stigmatisation pour leur vision. Les conservateurs se sentent souvent pris au piège par une évolution qu’ils ne comprennent pas et refusent.

Sur quoi se focalise l’opposition d’aujourd’hui?

Les femmes antiféministes sont plutôt à l’UDC, le parti qui leur offre cet espace politique pour défendre leur position politique. Plus globalement, je dirais que les voix antiféministes sont devenues plus fortes aujourd’hui. Les conflits actuels portent sur le contrôle du corps des femmes. Il y a des tentatives parfois réussies de revenir en arrière, par exemple aux Etats-Unis sur la question de l’avortement. Un nouveau terrain de combat s’est ouvert car il y a une confluence entre divers types de haine et de rejet.

C’est-à-dire?

L’antiféminisme traditionnel revit, les «LGBTQ+-phobies» prennent de l’ampleur, l’anti-antiracisme aussi et tous sont portés par des mouvements d’extrême droite ou religieux évangéliques – aux Etats-Unis surtout, sur ce dernier point. Il y a aussi des mouvements assez minoritaires mais présents sur internet qui cumulent l’antiféminisme politique et la haine des femmes – je pense notamment aux incels, «célibataires involontaires», résolument misogynes. Or, en tant qu’historienne, ce qui m’inquiète est plutôt le fait que des organisations politiques traditionnelles se font le relais de «l’antiwokisme», comme l’UDC. Je pense qu’en ces temps d’inflation, de guerre, ce n’est vraiment pas la préoccupation majeure de la population suisse. Mais en politique, l’éthique est souvent très loin quand on touche à un domaine qui peut faire gagner des voix. On en fait un sujet de campagne pour réveiller de vieux démons.

Certains dénoncent un danger contraire: l’omniprésence des questions liées au genre sur la scène politique et médiatique créerait un ras-le-bol qui pourrait faire monter l’extrême droite. Ce risque est-il réel ou fantasmé?

Je pense que se taire et se rendre invisible n’est jamais une solution car cela fait disparaître la force politique du féminisme si on n’en parle plus. #MeToo a été un déclencheur de parole, celle-ci est fondamentale dans tous les mouvements sociaux en ce qu’elle permet d’exprimer des ressentis et des vécus essentiels. Ils deviennent publics, dicibles et visibles. Faire comme si le féminisme n’existait pas par peur que ça favorise l’extrême droite serait la chose la plus fausse à faire. Les inégalités entre hommes et femmes continuent d’exister, les discriminations des personnes queers et racisées continuent d’exister. Ça peut évidemment créer des contre-mouvements, mais se taire, c’est accepter le statu quo, voire risquer de reculer.