Quotas féminins en politique : pour les Libanaises, un long chemin semé d’embûches

Fifty-Fifty, mais aussi d’autres associations féminines ont fait de la participation des Libanaises dans la vie politique leur cheval de bataille.

La députée de la contestation Halimé Kaakour (au centre en blazer bleu clair), entourée de femmes ayant bénéficié
des formations organisées par Fifty-Fifty dans le Nord du pays, lors d’un séminaire du 27 au 29 janvier 2023. Photo fournie par l’association.

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Publié le 7 mars 2023

Elles ne sont que 8 sur 128 députés au Parlement. Au sein du gouvernement sortant, une seule sur 24 ministres. Patriarcale, communautaire, archaïque : la politique au Liban est une affaire d’hommes. Classé 110ème sur 146 pays en autonomisation politique des femmes par le Forum économique mondial en 2022, le pays du Cèdre n’a toujours pas mis en place un système de quota féminin. Depuis 2018, l’association Fifty-Fifty tente de changer la donne. A l’approche des élections municipales prévues en mai prochain, elle prépare plus de 400 femmes pour l’échéance.

Pour trouver ces femmes, l’initiative a lancé un appel à candidature et organisé des mobilisations dans différentes régions du pays. « Nous les encourageons à se présenter aux élections et les préparons ensuite », explique Joëlle Abou Farhat, présidente de Fifty-Fifty. Le projet a reçu plus de 900 candidatures. 400 femmes de tous bords politiques ont été sélectionnées, avec pour critères d’avoir une expérience en politique, et d’être actives dans leur village auprès d’associations locales. Assistée d’experts locaux, Fifty-Fifty les aide à mener campagne sur le terrain, dans les médias ou les réseaux sociaux. Elle les initie à la prise de parole publique. « Nous les formons à l’établissement d’un budget, à la transparence, à la redevabilité, aux lois libanaises, au développement local », détaille Joëlle Abou Farhat, qui réclame pour l’échéance prochaine la mise en place d’un quota. 

Car il faut assurer la présence de femmes à la tête des municipalités qui ne comptent que 10 présidentes sur 1 050 municipalités, selon les chiffres de l’ONG. Parmi les femmes sélectionnées, une Zahliote, Christiane Nahas, directrice de la Maison de la Vierge des pauvres, qui vient en aide aux plus démunis. « J’ai bénéficié des formations de Fifty-Fifty afin de comprendre les rouages du système municipal, notamment les législations. Cela m’a permis de prendre confiance », explique celle qui envisage de se présenter au prochain scrutin.

Le soulèvement du 17 octobre 2019, un tournant

Le combat de Joëlle Abou Farhat pour l’instauration de quotas commence en 2012. Elle est alors à la tête d’une initiative, Women in Front, qui milite déjà pour la représentation des femmes en politique. Tenter de convaincre les décideurs d’adopter les quotas était déjà une idée « farfelue », constate-t-elle. « Les politiciens trouvaient cela bizarre. Ils répondaient systématiquement que ce n’était pas une priorité, ni même une problématique », poursuit-elle. « Nous avions l’impression que les hommes politiques venaient de découvrir ce qu’étaient les quotas féminins, alors que tout notre système politique est basé sur le confessionnalisme, un autre genre de quotas », renchérit Nada Anid, sa partenaire de l’époque.

Pour les législatives de 2018, elles parviennent à convaincre plus de 113 femmes de se porter candidates et mènent 86 d’entre elles à se faire inclure dans les listes. Au Parlement, le changement est lent, en revanche. Il compte en 2018 deux femmes de plus, soit six députées, très loin de l’objectif fixé par la conférence de Pékin des Nations unies : 30 % de femmes aux postes de décision. Deux ONG émergent après la dissolution de Women in Front en 2018 : Fifty-Fifty conduite par Joëlle Abou Farhat et Madanyat dirigée par son ancienne partenaire, Nada Anid. 

Le soulèvement du 17 octobre 2019* représentera un tournant dans la lutte des femmes pour une participation politique plus importante. « Les Libanaises sont descendues dans la rue, comme les hommes. Elles ont été en première ligne, raconte Joëlle Abou Farhat. La thaoura a été pour notre travail un soutien de taille. Elle a de fait changé les mentalités ».

La lente ouverture des partis politiques aux causes féministes

Le changement radical se fait toutefois attendre. A l’issue des législatives 2022, seulement 8 femmes atteignent l’hémicycle parmi les 118 candidates retenues sur les listes, dont 95 % soutenues par Fifty-Fifty. Najwa Bassil, ancienne conseillère municipale à Byblos, s’était présentée sur la liste de l’élu Neemat Frem au Mont-Liban. « Fifty-Fifty m’a beaucoup encouragée à me présenter au scrutin », souligne la candidate malheureuse. Une initiative qui a permis, selon elle, de constituer un réseau de femmes, de les aider à développer leurs compétences et de partager leurs expériences. « Ce genre d’initiative nous permet de nous sentir soutenues, et pousse la cause des femmes en avant », affirme-t-elle. Car les traditions patriarcales ont la vie dure. « Un homme sans expérience politique sera plus accepté qu’une femme. Même s’il est incompétent, il sera nommé. C’est un problème de mentalité », dénonce Mme Bassil.

Ces mentalités bien ancrées dans la société, Dima Abou Daya, candidate indépendante à Zahlé (Békaa) sur la liste des Forces libanaises, en a fait les frais lorsqu’elle s’est présentée aux législatives. Sa famille a même publié une lettre répudiant cette professeure universitaire. « J’étais la première femme de confession chiite à me présenter (dans la région). Dès que je me suis portée candidate, j’ai fait face à une volée de critiques », déplore-t-elle. Ce qui explique « les craintes des femmes d’être rejetées par la société en cas d’engagement politique », précise celle qui a été soutenue à la fois par Fifty-Fifty et Madanyat. Au Parlement, les nouvelles élues sont souvent la cible de comportements sexistes de la part de leurs collègues masculins. Jusqu’au président de la Chambre Nabih Berry, qui s’en est pris à la députée Halimé Kaakour en lui ordonnant de s’asseoir et de se taire. Lors d’une précédente intervention, il avait aussi réduit Paula Yacoubian à son rôle d’épouse. « Ton mari est notre ami, m’avait-il rappelé ce jour-là », raconte-t-elle à L’Orient-Le Jour. « Le Parlement n’est rien d’autre qu’un reflet de la société. C’est pourquoi nous avons besoin d’initiatives comme celle de Fifty-Fifty qui travaillent sur la représentation des femmes en politique », martèle la députée de la contestation. Car la représentativité féminine est trop faible pour amender les lois discriminatoires envers les Libanaises, notamment en matière de statut personnel. « Des femmes risquent encore d’être privées de leurs enfants en cas de divorce », dénonce l’élue.

Le chemin vers la parité en politique est long et semé d’embûches. L’espoir n’est pas perdu pour autant. Les partis traditionnels s’ouvrent désormais aux revendications féminines, encouragés par les deux associations qui plaident pour la parité. Le Parti socialiste progressiste s’y est résolu, décidant d’appliquer en interne le quota des 30 %, révèle Joëlle Abou Farhat. « Aussi bien Fifty-Fifty que Madanyat ont permis de mettre en avant le sujet des quotas au sein de notre parti », explique Manal Saïd, présidente de l’Union des femmes progressistes. Une trentaine de partisanes ont participé aux formations organisées par les deux associations. « Ça nous a appris à mener les batailles féminines et faire avancer l’agenda de la représentation des femmes. Désormais, à l’intérieur du parti, nous appliquons le quota de 30 % de femmes, non seulement pour les candidatures mais aussi au sein des listes électorales », annonce-t-elle. Le vote préférentiel, lui, reste réservé aux hommes. D’autant qu’à l’échelle nationale, les propositions de loi prônant les quotas féminins n’ont jamais abouti. « Ça ne sert à rien d’avoir des femmes sur les listes si elles ne sont pas soutenues », réagit Nada Anid. « Les hommes ne veulent pas partager le pouvoir », regrette enfin Joëlle Abou Farhat.

*Le soulèvement populaire du 17 octobre 2019 baptisé ultérieurement thaoura (révolution) a éclaté au Liban après une décision du ministre des Télécommunications, Mohammad Choucair, de taxer le service gratuit de messagerie instantanée WhatsApp, sur fond d’effondrement de la livre libanaise face au dollar et de sévères restrictions bancaires. Si le ministre s’est rétracté le jour même, les manifestations se sont poursuivies à travers le pays durant plusieurs mois, avant d’être sévèrement réprimées par le pouvoir.