Inde – Jayati Ghosh : « Le travail des femmes
n’est pas valorisé comme il se doit ».

L’économiste indienne Jayati Ghosh / Photo avec l’aimable autorisation de Jayati Ghosh

Retrouvez l’article de Sudipta Datta pour The Hindu

Publié le8 mars 2023

Dans son livre The Making of a Catastrophe (Les Dessous d’une catastrophe, 2022) sur les retombées économiques désastreuses du Covid-19, l’économiste indienne Jayati Ghosh indique que les femmes ont été nettement plus affectées par les pertes d’emploi et l’insécurité alimentaire. Elle souligne que le confinement en Inde, comme dans de nombreux autres pays, a aussi été associé à une augmentation significative des plaintes pour violences conjugales. Elle note également que la participation des Indiennes au marché du travail, qui était déjà faible depuis 1993, a connu de nouvelles baisses importantes. Dans une interview accordée à The Hindu, l’économiste parle de la cécité des politiques à l’égard du genre, des inégalités dans la société, de l’autonomisation des femmes et des raisons pour lesquelles elles sont confrontées à de multiples désavantages en Inde. Extraits édités : 

Interview réalisée par Sudipta Datta, The Hindu

Le monde n’est manifestement pas sur la bonne voie pour atteindre l’égalité des sexes d’ici 2030. La pandémie a peut-être rendu cet objectif encore plus difficile à atteindre. Comment se situe l’Inde à cet égard ?  

Jayati Ghosh : L’Inde est l’un des pires pays au monde pour les femmes selon presque tous les indicateurs, et la situation s’est même détériorée depuis l’adoption des ODD (objectifs de développement durable). L’Inde fait partie des rares pays qui n’ont même pas atteint les OMD (objectifs du millénaire pour le développement) en matière de santé maternelle. Et comme la pandémie a considérablement aggravé la situation, en raison du confinement, de la réduction de services ou de la fermeture des établissements de santé (y compris les services de santé reproductive) et de la baisse de revenus, en particulier pour les ménages les plus modestes, la nutrition des femmes et des petites filles a également été affectée de manière disproportionnée. 

Selon la cinquième édition de l’enquête National Family Health Survey (NFHS), 23,3 % des Indiennes se sont mariées avant d’avoir atteint l’âge légal de 18 ans. Compte tenu du nombre d’habitants en Inde, ce pourcentage est stupéfiant. Comment prévenir et réduire le mariage des enfants ?  

La meilleure façon de relever l’âge du mariage est de garantir l’éducation des filles à tous les niveaux de scolarité, puis de leur donner accès à un travail rémunéré. Les lois qui punissent les pauvres parce qu’on les a mariées dans leur enfance (comme la loi sur la protection des enfants contre les abus sexuels actuellement mise en œuvre dans l’État de l’Assam) n’aident pas. Elles aggravent la situation. 

Récemment, la présidente indienne Droupadi Murmu a déploré le faible taux d’activité des femmes, déclarant que pour que l’Inde atteigne son objectif et devienne une économie de 5 000 milliards de dollars, un rôle plus actif des femmes serait utile. Quel est votre point de vue à ce sujet ? Pourquoi la participation des femmes est-elle faible en Inde et quels sont les facteurs qui en sont responsables ?  

Les faibles taux de participation des femmes à la vie active (ou plus exactement, les faibles taux de participation au marché de l’emploi – puisque la plupart des femmes travaillent en Inde mais ne sont pas payées pour cela) sont terribles, et pas seulement en raison de la perte de PIB potentiel. En fait, je dirais que c’est la conséquence la plus triviale, et qui reflète l’obsession que nous avons pour le PIB qui n’est pas un bon indicateur du progrès humain. La faible participation au marché du travail tend à être un indicateur du statut général des femmes dans la société, et contribue également à ce faible statut. Cela signifie également que le travail des femmes n’est pas valorisé à sa juste valeur, même lorsqu’elles entrent dans le monde du travail rémunéré, de sorte qu’en Inde, nous avons l’un des plus grands écarts de salaire entre les sexes au monde. De nombreux facteurs sont à l’origine de cette situation. 

Tout d’abord, la division persistante et omniprésente du travail entre les sexes, qui rend les femmes et les filles responsables de toutes les  « tâches ménagères », y compris les soins apportés aux jeunes, aux personnes âgées, aux malades et aux personnes handicapées, la cuisine et le nettoyage, la collecte de l’eau et de bois de chauffage si nécessaire, ainsi que d’autres tâches qui contribuent au fonctionnement du ménage, comme le jardinage, l’élevage de volailles, le tissage et la couture, etc. Ces tâches sont souvent si lourdes et si longues qu’il n’est pas possible pour les femmes de se rendre disponibles pour un travail rémunéré. 

Deuxièmement, la faible création d’emplois dans le pays a eu pour effet d’écarter les femmes de la population active. On sait bien que les femmes ont tendance à être tenues à l’écart des bons emplois – et lorsque tous les emplois se font rares, elles sont tenues à l’écart de tout emploi. C’est ce qui s’est passé pendant la pandémie, dans le monde entier et en particulier en Inde, où les taux de participation des femmes au marché du travail ont encore baissé, par rapport à des niveaux déjà très bas. 

Troisièmement, il existe des normes sociales et culturelles qui limitent la mobilité des femmes (en plus de les obliger à effectuer un travail non rémunéré à la maison), telles que l’obligation d’obtenir la permission des membres masculins de la famille, les contraintes relatives au temps passé à l’extérieur et aux endroits où elles peuvent aller, les types de travail que les femmes peuvent effectuer, etc. 

Quatrièmement, la sécurité sur le lieu de travail, ainsi que l’absence d’équipements de base (tels que des toilettes publiques, un éclairage public adéquat et même une police de rue adaptée aux femmes) qui permettraient aux femmes d’exercer un emploi à l’extérieur, suscitent de graves préoccupations. 

Comment placer les femmes et les filles au centre des économies ? Si les femmes sont l’épine dorsale de la reprise, pourquoi ne leur donne-t-on pas plus ?  

En fin de compte, l’économie est une question de pouvoir, et donc de politique. Elle est présentée comme une discipline « technocratique », mais il s’agit d’un écran de fumée pour cacher les véritables déséquilibres du pouvoir qui sont en jeu. Une trop grande partie de la politique économique est explicitement et implicitement orientée de manière à favoriser ceux qui sont financièrement et politiquement puissants – et ceci est ensuite présenté comme une exigence de certaines prétendues lois d’airain de l’économie. C’est ainsi que la plupart des courants économiques dominants (et l’élaboration des politiques économiques) ignorent tout simplement le travail non rémunéré des femmes, parce qu’ils peuvent s’en tirer à bon compte. Nous ne verrons pas de changement tant qu’il n’y aura pas une mobilisation populaire vraiment large et forte contre cela. 

Pensez-vous que le gouvernement doit faire davantage pour le secteur informel, qui est le secteur vers lequel se tournent le plus les femmes pour trouver un emploi.  Et que peut-il faire ?  

Les micro, petites et moyennes entreprises emploient la majeure partie de la main-d’œuvre indienne, ainsi que la plupart des femmes qui exercent un travail rémunéré. Pourtant, elles subissent de plein fouet les politiques économiques du gouvernement. Il n’y a que quelques programmes désordonnés, mal conçus et sous-financés pour ces entreprises, et aucune action concertée pour s’assurer qu’elles sont viables et capables de se développer dans le temps, et de manière économiquement juste et écologiquement durable. Une stratégie globale pour ces entreprises – et en particulier les microentreprises – est donc essentielle si l’Inde veut progresser. 

Vous avez dit par le passé que le gouvernement devait intervenir pour créer la demande. Pourquoi est-il important de mettre plus d’argent entre les mains des personnes défavorisées, en particulier des femmes ? 

L’une des caractéristiques frappantes de la dernière décennie est que, si le secteur privé a été le principal bénéficiaire des politiques économiques du gouvernement (des subventions aux réductions d’impôts, en passant par la déréglementation de divers marchés et de l’exploitation de la nature), les taux d’investissement privé en Inde ont diminué. Ceci est principalement dû à la baisse puis à la stagnation de la demande de consommation de masse. La reprise « en K » après la pandémie de COVID-19 a permis aux 10% les plus aisés de la population de bien se porter, ce qui représente déjà un marché important (environ 130 millions de personnes). Mais tant que les conditions matérielles de la grande majorité de la population ne s’amélioreront pas, la demande de consommation de masse ne pourra pas augmenter et, par conséquent, les investissements privés continueront également à faiblir.